Le rapport d’évaluation des performances de la Cour des comptes selon le CMP-ISC adopté
24 mars 2025
NION Philippe Néri Kouthon,
Conseiller,
MBA en audit et contrôle de gestion
Doctorant
Conseiller rapporteur de la rentrée judiciaire 2019-2020
Merci Monsieur le Premier Président de me donner la parole pour présenter la synthèse du rapport de cette année judiciaire 2019-2020 qui s’intitule : « le contrôle interne et externe des finances publiques au Burkina Faso : quelles implications pour la Cour des comptes ? ».
Excellence, Monsieur le Président du Faso, garant de l’indépendance du pouvoir judiciaire ;
Excellence, Monsieur le Premier ministre, chef du Gouvernement ;
Excellence, Monsieur le Président de l’Assemblée nationale, ici représenté ;
Monsieur le Président du Conseil supérieur de la magistrature ;
Distingués invités, dans vos grades, titres et rangs protocolaires respectifs ;
Mesdames et messieurs.
Selon Honoré de Balzac, « le budget n’est pas un coffre-fort, mais un arrosoir ; plus il prend et répand d’eau, plus un pays est prospère ». L’institution des contrôles sur le budget a pour but de s’assurer que l’arrosoir arrose bien et que le pays prospère.
L’expression « finances publiques » s’entend à la fois des fonds provenant des diverses activités publiques, de la science qui étudie le budget et les comptes des organismes publics. Le Burkina Faso s’est doté d’un nouveau cadre juridique des finances publiques constitué notamment de la loi organique n°073-2015/CNT du 06 novembre 2015 relative aux lois de finances (ci-après LOLF).
Ce nouveau cadre juridique, tout en consacrant le budget programme, marque une volonté affichée d’améliorer la gestion des finances publiques à travers notamment, la transparence, la recherche de l’efficacité, de l’efficience et de la qualité des prestations offertes par les administrations publiques.
Ainsi, dans la conduite de leurs programmes respectifs, les gestionnaires publics ont l’obligation de garantir des services publics de qualité, d’assurer une soutenabilité des finances publiques, de maitriser les risques fiduciaires inhérents à la mise en œuvre des politiques publiques et de rendre compte de leur gestion.
Pour s’assurer que les gestionnaires gardent le cap dans la conduite des activités de leurs programmes, plusieurs corps ou organes sont mis en place pour exercer des missions spécifiques de contrôle. Ce contrôle est soit interne lorsqu’il relève d’acteurs internes à l’administration, soit externe lorsqu’il est l’œuvre d’organes séparés et indépendants de l’administration.
En mettant en place des organes et des mécanismes de contrôle, les gouvernants espèrent minimiser au maximum les différents risques inhérents à la gestion des finances publiques. Cependant, malgré le dispositif de contrôle et à la lumière des faits relevés par divers rapports, la Cour des comptes constate, d’une part, que ce dispositif n’est pas de nature à préserver efficacement l’intégrité des deniers publics et d’autre part, qu’il ne couvre pas toutes les dimensions prescrites par le nouveau cadre juridique.
Dans le but de susciter plus d’intérêt et d’attention aux impacts du dispositif de contrôle consacré par le nouveau cadre juridique des finances publiques de notre pays, il est apparu nécessaire et pertinent d’opiner en cette rentrée judiciaire 2019-2020 autour du thème : « le contrôle interne et externe des finances publiques au Burkina Faso : quelles implications pour la Cour des comptes ? ».
Ce thème donne un aperçu sur la notion de contrôle des finances publiques et les adaptations à apporter au système de contrôle au regard des innovations du nouveau cadre juridique.
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Première Partie : Aperçu sur la notion de contrôle des finances publiques
Dans le domaine des finances publiques, le contrôle est un processus visant à obtenir et à évaluer des éléments probants de façon objective afin de déterminer si les informations ou les conditions réelles remplissent des critères donnés.
Aux termes de l’article 82 de la loi organique relative aux lois de finances (LOLF) « Les opérations d’exécution du budget de l’Etat sont soumises à un triple contrôle administratif, juridictionnel et parlementaire …». Le contrôle juridictionnel et le contrôle parlementaire constituent des contrôles externes.
Le contrôle administratif est le contrôle interne exercé par l’administration sur ses propres agents. Il découle d’acteurs ou de corps de contrôle placés sous la responsabilité de l’administration.
Il ressort d’un point de vue conceptuel que le contrôle interne décrit dans notre cadre juridique des finances publiques est bien plus une description des organes internes de contrôle plutôt que d’un dispositif de contrôle interne conformément aux normes internationales. En conséquence, l’usage du terme « contrôle interne » dans le reste du rapport fait référence au dispositif de contrôle interne et non pas au contrôle administratif.
Le contrôle externe est l’œuvre de la Cour des comptes et de l’Assemblée nationale.
Les contrôles administratif, interne ou externe convergent vers une même finalité, la sécurisation des deniers publics et tiennent compte du type de budget en place.
Le contrôle traditionnel des finances publiques est tributaire du type de budget qui était en vigueur dans notre pays jusqu’en 2016. Ce contrôle du budget-objet a pour but de s’assurer de la régularité dans l’utilisation des crédits alloués aux gestionnaires.
Quant au contrôle des finances publiques dans le contexte du budget axé sur le résultat, il vise outre le contrôle traditionnel, les objectifs ci-après :
Ainsi développé, le système de contrôle qui convient au budget programme est un facteur qui renforce la démocratie, contribue à la bonne gouvernance et instaure la confiance entre le citoyen et son administration.
En examinant notre dispositif actuel de contrôle, la Cour constate que l’architecture des structures de contrôle et leurs attributions n’ont pas évolué. En effet, des faiblesses existent et entravent le bon fonctionnement des corps de contrôle. Elles ont trait au contrôle administratif, au contrôle interne et au contrôle externe.
Au titre du contrôle interne, le Ministère en charge des finances a adopté l’arrêté n°2013-030/MEF/SG du 31 janvier 2013 portant création, attributions et fonctionnement des cellules de contrôle interne au sein des structures du Ministère de l’économie et des finances. Le diagnostic de ce dispositif de contrôle interne appelle quelques remarques par rapport au respect des standards internationaux et cela, pour les raisons ci-après :
Au titre du dispositif de contrôle externe, le diagnostic concerne la Cour des comptes. Ainsi, l’évaluation des finances publiques selon la méthodologie PEFA 2016 ou « PEFA est français de Dépenses publiques et responsabilité financière » a attribué la note D à l’indicateur sur « l’Indépendance de la Cour des comptes ». D signifie dans le système de notation du PEFA que l’indicateur est mauvaisement couvert.
L’explication donnée par l’évaluation est, je cite : « l’indépendance de la Cour est entravée par l’absence d’autonomie financière de cette Institution et aussi par le fait que la Cour des comptes n’a pas encore un accès illimité et dans les délais prévus aux données, documents et informations », fin de citation.
En auscultant de plus près la situation de la Cour des comptes, la note D provient d’une conjonction de difficultés récurrentes qui se résument en des faiblesses liées aux ressources financières et humaines, ainsi qu’à celles relatives à l’exercice de ses missions.
Excellence, Monsieur le Président du Faso, garant de l’indépendance du pouvoir judiciaire ;
En ce qui concerne les ressources financières, la Cour est confrontée à de sérieuses difficultés financières qui sont de nature à impacter négativement la réalisation de ses missions :
Les insuffisances de crédits, couplées aux nombreuses régulations auxquelles est soumis le budget de la Cour accroit d’année en année ses possibilités de contrôle en termes de couverture des départements ministériels et institutions.
Si ce constat demeure inchangé, alors, comment la Cour pourrait-elle former ses membres et personnels aux nouvelles exigences du nouveau cadre juridique des finances publiques, si les crédits mis à sa disposition couvrent à peine son fonctionnement normal ?
En ce qui concerne les faiblesses liées aux ressources humaines, elles sont de plusieurs ordres :
En ce qui concerne les faiblesses liées à l’exercice des missions de la Cour, elles sont en partie tributaires des difficultés budgétaires.
Deuxième Partie : Adaptation du dispositif de contrôle des finances publiques
La Déclaration de Lima définit le contrôle des finances publiques comme « un élément indispensable d’un système régulatoire qui a pour but de signaler en temps utile les écarts par rapport à la norme ou les atteintes aux principes de la conformité aux lois, de l’efficience, de l’efficacité et de l’économie de la gestion financière de manière à ce que l’on puisse, dans chaque cas, prendre des mesures correctives, préciser la responsabilité des parties en cause, obtenir réparation ou prendre des mesures pour empêcher, ou du moins rendre plus difficile, la perpétration d’actes de cette nature ».
Pour se conformer aux exigences du nouveau cadre juridique et au contenu de la Déclaration de Lima, des adaptations de notre dispositif de contrôle des finances publiques sont nécessaires. Ces adaptations nécessitent la prise de mesures d’accompagnement.
En ce qui concerne l’adaptation du dispositif de contrôle des finances publiques, la LOLF a consacré un mode de gestion qui se rapproche de la gestion privée, avec pour implication une conception moderne du contrôle.
L’adaptation du contrôle administratifconcerne le rôle du contrôleur financier et de gestion et une modernisation des corps de contrôle de l’Etat.
S’agissant de l’adaptation du rôle du contrôleur financier, il convient de relever que suivant l’article 72 de la LOLF, il :
S’agissant de la modernisation du rôle des corps de contrôle de l’Etat, une telle modernisation est un impératif avec le passage du budget-objet au budget programme. En effet, le système du budget-objet s’arrime mieux avec le système de contrôle basée sur la régularité des opérations. La finalité de ce contrôle est de déceler les irrégularités, d’identifier les personnes en cause, de requérir les sanctions et de formuler des recommandations.
Dans le budget programme, il est reconnu au gestionnaire une liberté de gestion afin de lui permettre de mettre l’accent sur l’atteinte des résultats. Ainsi, l’objectif visé par le contrôle devra être orienté plus vers les processus et les résultats que vers les irrégularités. Dans cette logique, les inspections ministérielles dans leur format actuel ne sont plus adaptées aux exigences de la gestion axée sur les résultats.
Pour ce faire, ne conviendrait-il pas d’envisager la mutation institutionnelle et fonctionnelle profonde de ces inspections vers des structures ministérielles d’audit interne ?
Cette interrogation est soutenue par le souci de disposer d’entités ministérielles qui auront pour vocation de :
La mise en place d’un dispositif de contrôle interne est consacré à l’article 15 de la LOLF qui prévoit que le responsable de programme s’assure du respect desdits dispositifs. Il revient ainsi à la Cour, conformément à l’article 53 de la LOLF de donner son avis sur le système de contrôle interne et le dispositif de contrôle de gestion.
Au regard de l’assurance raisonnable dans la réalisation des missions de service public, la mise en œuvre du dispositif du contrôle interne au sein de notre administration va présenter assurément entre autres les avantages substantiels :
La mise en œuvre effective du dispositif de contrôle interne est une condition indispensable à l’effectivité de la mission de certification de la Cour des comptes.
Relativement à l’implémentation du contrôle interne, les membres de l’INTOSAI, dont fait partie notre Cour des comptes, ont souligné le rôle essentiel que doit jouer chaque ISC en matière de contrôle interne, à savoir :
– encourager, favoriser ou exiger la mise en place d’un système de contrôle interne efficace dans l’administration ;
– évaluer le contrôle interne à l’occasion des audits qu’elle réalise ;
– susciter la mise en place des normes de contrôle interne au sein des départements ministériels et institutions.
L’adaptation du contrôle externe concerne l’évolution dans les attributions de la Cour des comptes et le contrôle parlementaire.
En ce qui concerne les attributions de la Cour des comptes, le nouveau cadre juridique des finances publiques consacre de nouvelles missions à la Cour des comptes. Ainsi :
S’agissant de la responsabilité pécuniaire des acteurs de l’exécution des budgets publics, les articles 102, 106 et 111 de la LOLF consacrent la mise en jeu par la Cour des comptes de la responsabilité pécuniaire de l’ordonnateur, du contrôleur financier et de tout intervenant dans la chaine d’exécution des budgets publics.
Au titre de l’audit de performance, il est introduit par l’article 15 de la LOLF. Ainsi, la Cour des comptes doit rassurer toutes les parties prenantes que les ressources allouées aux gestionnaires sont utilisées dans l’atteinte des objectifs d’efficacité socio-économiques, d’efficience dans la gestion et de qualité du service offert aux citoyens.
Au titre de la certification des comptes publics, l’article 100 de la LOLF investit la Cour des comptes d’une mission de certification des comptes de l’Etat. Cette mission de certification consiste, pour la Cour, à attester que les comptes de l’Etat donnent, dans tous leurs aspects significatifs, une assurance raisonnable sur la régularité, la sincérité et l’image fidèle du résultat ainsi que du patrimoine de l’Etat.
Au titre des divers avis, la Cour des comptes doit conformément aux dispositions de la LOLF, donner des avis sur les rapports annuels de performance, sur le système de contrôle interne et de gestion, sur les procédures comptables et les comptes.
Au titre de l’évaluation des politiques publiques, il convient de relever que dans la gestion axée sur les résultats, toute politique publique est mise en œuvre sous forme de projets ou de programmes budgétaires, assortis d’objectifs à atteindre.
A travers l’évaluation, la Cour des comptes doit apprécier les résultats atteints par rapport aux objectifs de départ fixés à partir de critères prédéfinis. Cette évaluation, d’une part, permet aux citoyens de se forger une opinion sur les interventions de l’Etat, et d’autre part, aide les décideurs politiques à poursuivre, à modifier ou à abandonner certaines interventions en s’appuyant sur un argumentaire documenté et concret.
Au titre du contrôle parlementaire, la LOLF en son article 94 prévoit que la commission des finances de l’assemblée nationale veille au cours de la gestion annuelle à la bonne exécution des lois de finances à travers des rapports trimestriels produits par le Gouvernement.
En ce qui concerne les mesures d’accompagnement, il s’avère impérieux de mettre en place un dispositif d’accompagnement de la Cour des comptes afin de lui permettre de s’adapter aux exigences de la gestion axée sur les résultats.
Excellence, Monsieur le Président du Faso, garant de l’indépendance du pouvoir judiciaire
Au titre des mesures d’accompagnement, l’adaptation de la Cour des comptes exige des diligences et mesures à mettre en œuvre dans le cadre de son accompagnement.
Au niveau micro, il s’agit de diligences et mesures qui relèvent de la Cour :
Au niveau méso, il s’agit de mesures dont la mise en œuvre pourrait impliquer certains départements ministériels ou institutions. Ainsi, il conviendrait de :
Au niveau macro, la consolidation et le renforcement de la position de la Cour des comptes est plus qu’une nécessité. Ainsi, il s’agira notamment de :
Ces mesures pourraient faire l’objet d’une feuille de route dont la mise en œuvre pourrait impliquer le Législatif, l’Exécutif, la Cour des comptes et les partenaires techniques et financiers.
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Au terme de cette présentation, nul n’ignore les implications du nouveau cadre de gestion des finances publiques et la nécessité d’adapter nos habitudes en matière de gestion et de contrôle. Ainsi, la Cour des comptes doit pouvoir jouer un rôle de premier rang en tant que :
Pour que notre Cour des comptes parvienne à cette dimension souhaitable, elle doit se réformer et pour se réformer, il ne faut pas que de la volonté, il faut un accompagnement réel de toutes les parties prenantes et au premier chef, l’exécutif, le législatif, les partenaires techniques et financiers ainsi que la contribution des organisations de la société civile.
Je vous remercie de votre aimable attention !
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